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Atlas
IMP.

Jean-Clet Martin

Représenter l’irreprésentable

XXIe siècle

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L’irreprésentable peut s’entendre tantôt comme un objet lointain vers lequel se tourner tantôt comme un état intérieur profondément enfoui, devenu insensible. Mais on peut comprendre encore plus justement l’irreprésentable sous la forme de ce qui n’est pas et ne sera jamais accessible à une représentation. Voici donc un horizon qui n’appartient pas aux moyens dont nous disposons pour le mettre en scène ou en capter les signes. Il est finalement hors de toute «présentation» possible,
celle-ci se délitant en fragments impossibles à colliger de façon globale.
Devant l’irreprésentable, s’impose un saut périlleux qui vient briser les figures capables d’en rendre compte. Seul le morcellement, sans fil ni légende topographique, sera susceptible de toucher au fond, de le frôler, d’aller frapper aux portes de l’enfer. Mais il n’est pas sûr que cette épreuve nous laisse ramener quelque chose comme une représentation… Il s’agira plus d’une saisie oblique, d’un labyrinthe déformé dont n’existe aucune carte extérieure aux couloirs qu’il nous ouvre. Reste à notre disposition non pas sa forme, mais sa contre-forme. Cela tient comme d’une absence de mot dans la langue qui cherche à l’évoquer. Il s’agit de quelque chose d’assez proche de la «théologie négative» qui réfléchit le nom de Dieu en découvrant qu’aucun signe ne convient, aucune image pour en suggérer l’être. Un trou dans nos savoirs, un vide dans la figure que nous essayons de construire, lentement, autour d’un fond trop noir pour être éclairé, trop clair pour s’accommoder de notre saisie.
Il est possible que la géométrie soit capable de dessiner négativement de tels objets, comme l’or repoussé rend une image de ce qui disparaît, une forme inverse en quelque sorte, creusée depuis un bord impossible à franchir. Il en va ainsi des morphologies d’un vortex ou d’un trou noir. Une courbure infinitésimale nous fournit l’élément génétique d’une ligne plus ample. Mais peut-on deviner la totalité d’un tissu à partir d’un cheveu, ou encore une courbe à partir d’une séquence locale? C’est une question fort sceptique que pose Hume au 18e siècle. D’un entonnoir évasé à sa pointe, la distance est sans doute infinie. S’agit-il d’une relation possible, d’un franchissement praticable? L’artiste est dans une telle question lorsqu’il équarrit un pavé pour un pavage plus ample, notamment Escher dont les figures rendent accessibles certains paradoxes de l’espace, mais également Klee dans ses montages curieux qu’il nomme «équilibre chancelant». Voici que les peintres, les philosophes et les mathématiciens lancent vers l’irreprésentable des sondes héroïques comme pour deviner un contour, la relique d’un univers changeant, fragmenté, au centre inaccessible… Du fragment au tout, le rapport reste sans doute aléatoire et la symétrie improbable. Cette incertitude se nomme «Chaos». Et la vie ne vaudrait pas une seconde la peine d’être traversée sans la requête d’une aventure aussi impossible et tellement déraisonnable.